Jean-Pierre Siméon

Godot3Pourquoi ne pas l’avouer? On ne va pas sans préventions voir «En attendant Godot» présenté au théâtre des Halles, dans le cadre de la manifestation «Afrique, paroles d’aujourd’hui». Un énième Godot! Et joué par des Africains… pour l’épate? Mais c’est Alain Timar le maître d’oeuvre, alors on fait confiance. Et on a raison. En un mot comme en cent, voilà un des spectacles les plus originaux et les plus aboutis …
Dans une scénographie réaliste, un vaste hangar fait de tôles rouillées et de béton, les quatre comédiens zaïrois et congolais, qui ont, il est vrai, des références (Marius Yelolo, Georges M’Boussi, Katanga Mupey et Denis Mpunga), revigorent l’oeuvre de Beckett qu’on tend à enfermer dans une lecture univoque, la fameuse impasse métaphysique de l’Occident moderne. Didi, Gogo, Pozzo et Lucky ne sont plus ici des motifs abstraits mais des personnages de chair et de sang dans une histoire qui leur arrive vraiment. S’il y a des chants et des danses (jamais trop et juste quand il faut), ça n’est pas pour le pittoresque; c’est très exactement l’expression d’une joie désespérée, d’une dérision consentie qui sont le fidèle écho de l’absurde beckettien. L’obstiné débat entre Vladimir et Estragon y gagne soudain une dimension concrète et une humanité que l’enjeu philosophique tend généralement à effacer.

This entry was posted in good. Bookmark the permalink.

One Response to Jean-Pierre Siméon

  1. shinichi says:

    Quand l’Afrique attend Godot dans le Vaucluse

    par Jean-Pierre Siméon

    le 26 Juillet 1995

    http://www.humanite.fr/node/197162

    Pourquoi ne pas l’avouer? On ne va pas sans préventions voir «En attendant Godot» présenté au théâtre des Halles, dans le cadre de la manifestation «Afrique, paroles d’aujourd’hui». Un énième Godot! Et joué par des Africains… pour l’épate? Mais c’est Alain Timar le maître d’oeuvre, alors on fait confiance. Et on a raison. En un mot comme en cent, voilà un des spectacles les plus originaux et les plus aboutis qu’il nous a été donné de voir en ce mois de juillet avignonnais.

    Dans une scénographie réaliste, un vaste hangar fait de tôles rouillées et de béton, les quatre comédiens zaïrois et congolais, qui ont, il est vrai, des références (Marius Yelolo, Georges M’Boussi, Katanga Mupey et Denis Mpunga), revigorent l’oeuvre de Beckett qu’on tend à enfermer dans une lecture univoque, la fameuse impasse métaphysique de l’Occident moderne. Didi, Gogo, Pozzo et Lucky ne sont plus ici des motifs abstraits mais des personnages de chair et de sang dans une histoire qui leur arrive vraiment. S’il y a des chants et des danses (jamais trop et juste quand il faut), ça n’est pas pour le pittoresque; c’est très exactement l’expression d’une joie désespérée, d’une dérision consentie qui sont le fidèle écho de l’absurde beckettien. L’obstiné débat entre Vladimir et Estragon y gagne soudain une dimension concrète et une humanité que l’enjeu philosophique tend généralement à effacer. La grande réussite de Timar est d’avoir su – tout en suivant au plus près les indications de l’auteur, contraignantes, on le sait – rendre plausible la transposition dans un univers urbain contemporain et d’avoir permis à ses acteurs africains d’inscrire, sans tricher, dans leur propre culture, le chef-d’oeuvre du dépit métaphysique.

Leave a Reply

Your email address will not be published.