Eric Chevillard

Normalement, on cède. On se laisse faire. Au reste, toute résistance ­serait vaine. Grâce à la puissance impérieuse d’une écriture qui réordonne le monde ou au jeu des ressorts et des pistons d’une intrigue romanesque qui nous happe et nous emporte, personnage parmi les personnages, le livre nous impose sa loi. Nous n’avons pas grand-chose à lui opposer, nous consentons à cette emprise, jouissant même de cette forme nouvelle que prend notre existence soumise à une autre fatalité.
Certaines fois, pourtant, nous décrochons. Lorsque le texte est trop médiocre ou trop lâche pour nous retenir ou quand notre esprit préoccupé, fatigué, épouse son rythme à contretemps. Alors l’œil roule en zigzag sur la page, bute sur un mot ou une phrase qui vont nourrir encore notre rêverie, relancer notre rumination. Ce livre n’a plus d’auteur, plus de sens. Une main s’agite hors de ce flot d’encre et nous la saisissons par réflexe, comme nous identifions d’autres débris d’humanité, des objets flottant à sa surface, mais le naufrage est accompli et nous serons comptés parmi les noyés. Lecture distraite, en piqué, sans lien, qui est une autre expérience du livre, en somme, dont l’auteur seul pourra se vexer.

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2 Responses to Eric Chevillard

  1. shinichi says:

    Le feuilleton. Entre les lignes

    par Eric Chevillard

    http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/09/24/le-feuilleton-entre-les-lignes_4769507_3260.html

    Normalement, on cède. On se laisse faire. Au reste, toute résistance ­serait vaine. Grâce à la puissance impérieuse d’une écriture qui réordonne le monde ou au jeu des ressorts et des pistons d’une intrigue romanesque qui nous happe et nous emporte, personnage parmi les personnages, le livre nous impose sa loi. Nous n’avons pas grand-chose à lui opposer, nous consentons à cette emprise, jouissant même de cette forme nouvelle que prend notre existence soumise à une autre fatalité.

    Certaines fois, pourtant, nous décrochons. Lorsque le texte est trop médiocre ou trop lâche pour nous retenir ou quand notre esprit préoccupé, fatigué, épouse son rythme à contretemps. Alors l’œil roule en zigzag sur la page, bute sur un mot ou une phrase qui vont nourrir encore notre rêverie, relancer notre rumination. Ce livre n’a plus d’auteur, plus de sens. Une main s’agite hors de ce flot d’encre et nous la saisissons par réflexe, comme nous identifions d’autres débris d’humanité, des objets flottant à sa surface, mais le naufrage est accompli et nous serons comptés parmi les noyés. Lecture distraite, en piqué, sans lien, qui est une autre expérience du livre, en somme, dont l’auteur seul pourra se vexer.

    Or les personnes affligées de démence sénile ne connaissent plus que ce mode de lecture. Ils le connaissent encore, pourrait-on dire aussi bien. Geneviève Peigné le dit mieux : « Tu ne prends plus le livre que comme un réservoir de phrases. Un dictionnaire de situations aléatoires ? Tu n’en raconterais plus l’histoire. Soudée à l’exigence du livre qui est de se faire entendre, tu cherches ce qui s’adresse à toi. » Geneviève Peigné parle là à sa mère, morte désormais, dont les dernières années ont été assombries par la maladie d’Alzheimer. Elle lisait encore, pourtant, du moins tournait-elle les pages des romans policiers de la collection « Le Masque ». Après sa disparition, sa fille découvrit que vingt-trois d’entre eux comportaient d’abondantes annotations manuscrites, marginales ou insérées entre les lignes imprimées. Dans L’Interlocutrice, Geneviève Peigné fait le récit de sa découverte et relève minutieusement ces notations en essayant de comprendre à quelle nécessité obéissait cette frénésie d’écriture interstitielle.

    Puis surtout, elle s’efforce de démontrer que ce corpus est bel et bien devenu « l’œuvre » de sa mère, laquelle s’est appropriée ces romans policiers pour y inscrire sa douleur, son angoisse, ses hantises. Des fac-similés de ces pages annotées ponctuent le récit afin de donner corps à cet écrivain du sauve-qui-peut en quoi se changea la lectrice éperdue dont la vie se délitait en même temps que les intrigues policières d’Exbrayat qu’elle ­appréciait tant et n’était plus capable de suivre jusqu’au bout.

    Effets de litanie

    Le plus souvent, Odette formule ses plaintes dans les blancs du livre, la page de garde, les fins de chapitre : « Les mots quelquefois pleuvent, lâchés comme dans une chute, dans la marge extérieure du livre. Viennent occuper l’espace dans la disposition même du poème. » Et il est vrai que le retour lancinant des mêmes phrases avec de légères variations, cette détresse amnésique qui cherche sans doute un peu de permanence dans la rengaine, la récurrence des motifs (souvent triviaux, de cette trivialité de la souffrance brute) produisent des effets de litanie assez voisins de ceux d’une certaine poésie contemporaine. Parfois, une phrase saugrenue interrompt la longue plainte du corps qui, de toute évidence, a pris sur lui les maux de l’esprit : « Je ne mangerai plus de melon. »

    Mais Odette intervient aussi dans le texte même. Elle souligne ou retouche des phrases qui, dès lors, expriment ce qu’elle éprouve. Elle s’immisce dans les dialogues. Si un personnage propose un thé à un autre, elle lui répond qu’elle préférerait pour sa part un décaféiné. Geneviève Peigné observe que sa mère ne note rien sur des feuilles vierges. Pas de papier blanc : « C’est d’écrire adossée à un livre (…) qu’elle cherche. » De la sorte, ses propres mots profitent de l’autorité du texte imprimé. Tout ce qu’elle écrit est aussitôt publié. Puis il y a le fil rassurant de l’histoire, même si elle ne la lit plus vraiment, il y a la liasse des pages qui se suivent en bonne logique, il y a le volume broché qui les rassemble. Tout cela donne un ­cadre et un ordre à une existence qui se ­défait dans l’incohérence et la confusion mentale.

    C’est pourquoi Geneviève Peigné estime que sa mère ce faisant écrit pour de bon, que son amour de toujours pour la littérature survit à toutes ces avanies. Ainsi demeure, inaltéré, quelque chose de sa personnalité qui serait sans cela complètement abolie par la maladie. Et la fille alors se plaît à penser que sa mère s’adresse à elle de cette façon et qu’elle peut à son tour, avec ce livre, lui répondre. Dans les vieux polars à la trame usée que lisait Odette se dévoilent une autre intrigue, une autre enquête. Elle y cherche ses mots et les trouve parfois, Geneviève y cherche Odette et parfois la retrouve. Le lecteur se mêle à ces échanges intimes et lit aussi dans cette aventure une troisième histoire non écrite : celle de Charles Exbrayat, auteur populaire qui sombre peu à peu dans l’oubli.

  2. Anonymous says:

    (sk)

    文字の連なりは、時に読者を惹きつけ、行間を含め、ただの紙とインク以上のものを提供する。

    ところが文字の連なりは、時に読者を捕まえきれず、読者の目は紙とインクの上を泳ぐだけということになってしまう。

    どんな文字の連なりが読者を惹きつけるのか。読者が逃げ出して行くのはどんな文字の連なりか。

    書く側にはわからない、読む側だけにわかる、なにかがある。

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