Julie Clarini

lieuxC’est bien sûr à Proust qu’on pense quand il faut présenter Trésor du terroir. Les noms de lieux de la France. A Proust, à La Recherche, à Combray et Guermantes, à Parme, à toutes ces pages splendides sur le pouvoir d’évocation de quelques syllabes… Chez Proust, « le Nom propre est (…) un signe », remarquait Roland Barthes en 1967. Ce signe est « toujours gros d’une épaisseur touffue de sens, qu’aucun usage ne vient réduire, aplatir, contrairement au nom commun qui ne livre jamais qu’un de ses sens par syntagme ».
Alors Proust, bien sûr. Mais on pense aussi à l’enfance, à ces trajets en voiture où chaque village traversé laissait derrière lui la trace de son énigme, comme un appel à l’investigation.

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2 Responses to Julie Clarini

  1. shinichi says:

    Dans le secret des lieux

    La riche synthèse du géographe Roger Brunet sur la toponymie invite à redécouvrir la carte de France. Etapes choisies d’un voyage immobile.

    par Julie Clarini

    http://www.lemonde.fr/livres/article/2016/11/17/dans-le-secret-des-lieux_5032603_3260.html

    C’est bien sûr à Proust qu’on pense quand il faut présenter Trésor du terroir. Les noms de lieux de la France. A Proust, à La Recherche, à Combray et Guermantes, à Parme, à toutes ces pages splendides sur le pouvoir d’évocation de quelques syllabes… Chez Proust, « le Nom propre est (…) un signe », remarquait Roland Barthes en 1967. Ce signe est « toujours gros d’une épaisseur touffue de sens, qu’aucun usage ne vient réduire, aplatir, contrairement au nom commun qui ne livre jamais qu’un de ses sens par syntagme ».

    Alors Proust, bien sûr. Mais on pense aussi à l’enfance, à ces trajets en voiture où chaque village traversé laissait derrière lui la trace de son énigme, comme un appel à l’investigation. Et c’est ainsi qu’on feuillette la synthèse proposée par le géographe Roger Brunet, avec à la fois une curiosité littéraire et rêveuse, et une brume de nostalgie pour un âge où l’enchantement du monde se traduisait dans la conviction de son possible déchiffrement.

    Mais on peut l’ouvrir aussi avec le respect que l’on doit à six cents pages d’érudition touffue. Car il s’agit ici, d’abord, d’un solide essai d’onomastique, la science des noms propres. L’onomastique peut traiter d’anthroponymie (pour les noms de personnes) ou de toponymie (pour les noms de lieux), « laquelle, prévient l’auteur, peut traiter aussi d’odonymes (noms de chemins et noms de rue), d’hydronymes (de cours d’eau), d’oronymes (de reliefs), etc. ». La recherche progresse, et des dizaines de milliers de noms de lieux sont maintenant moins impénétrables, leur origine se dévoilant à mesure que les linguistes, mais aussi les archéologues, les historiens, les géographes, les ethnologues affinent leurs recherches.

    Comment choisir, écrivait Proust, « entre Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe ; Vitré dont l’accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien ; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d’œuf au gris perle ; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre ; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche ; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques ; Bénodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues ; Pont-Aven, envolée blanche et rose de l’aile d’une coiffe légère qui se reflète en tremblant dans une eau verdie de canal (…) » ?

    En effet, devant l’immense index de ce Trésor, comment choisir ? Eh bien, en flâneur de dictionnaire, essayons simplement quelques-uns des noms égrainés par l’écrivain…

    BAYEUX
    Le nom vient de la tribu gauloise des Bajocasses – eux-mêmes affublés d’un nom savoureux – et il effaça l’ancienne appellation romaine d’Augustodurum (le fort d’Auguste). Ce fut une mutation courante, nous apprend Roger Brunet : « Toute une série de villes, créées ou du moins nommées par l’administration romaine sous des noms latins, prirent ensuite le nom de la tribu gauloise du lieu. » Une sorte d’« invention de la tradition », si l’on comprend bien, aux premiers siècles de notre ère.

    Ainsi Lutèce (la boueuse) est devenue Paris par les Parisiens (Parisii), Vesunna (déesse locale hydronymique) Périgueux par les Pétrocores, Lemonum (les ormes) Poitiers par les Pictons, Durocortorum (le creux du fort) Reims par les Rèmes… Point de dentelle gothique ni de vieil or accolés à Bayeux, comme Proust voulait le croire : dans cette belle synthèse sur la toponymie française, il n’arrive pas souvent que l’essence du lieu, ou quelque chose de sa nature profonde, s’entende dans son nom. Adieu Cratyle et ses rêves de transparence du langage.

    COUTANCES
    On quitte ici la truculence de ces noms gaulois. De l’origine de Coutances, et donc aussi du Cotentin, son pays, on ne sait rien, sinon que la piste proustienne de la cathédrale à « la tour de beurre » ne semble guère avoir d’adeptes. La forme ancienne de Constantia désigne-t-elle un lieu d’assemblée devenu permanent (constant) ou fait-elle référence à l’empereur Constance ou Constantin ? Les discussions sont en cours.

    La cinquantaine de lieux-dits « Constantine » que compte la France provient, avec certitude, en revanche, de la colonisation. Au XIXe siècle, nombreuses sont les conquêtes ou batailles mémorables à avoir servi à baptiser des villages de la métropole, « surtout sous la forme de nouvelles fermes dans des régions en rénovation comme la Champagne, la Beauce et les Landes ». Il y existe ainsi des Algérie, Maroc, Tonkin ou Alger…

    LAMBALLE
    Le « doux Lamballe » est à comprendre comme le lan (ermitage, en breton) d’un saint Paul. Lieux saints, soit église, soit petit monastère, ces « lan » ont souvent été à l’origine de hameaux. La Bretagne en regorge : Lannedern, Landerneau, Langoat (l’ermitage des bois), Langroas (celui de la croix)… De manière générale, la vie religieuse est très représentée dans la toponymie française. On trouve à foison des références à la culture chrétienne, que le lieu porte le nom d’un saint ou fasse explicitement référence à la Vierge, aux clercs, à l’évêque, à la chapelle… On y lit aussi des traces de la présence juive ou musulmane (sous la forme des nombreux « sarrasins » et autres « maures »). Le protestantisme est d’apparition trop récente pour avoir sensiblement marqué ce grand maillage nominal.

    La vie quotidienne, dans ses pratiques religieuses, politiques ou économiques, apparaît évidemment beaucoup. Voilà une catégorie dont les significations sont faciles à déceler : fiefs, comtes, dîmes, moines, gibets et potences, etc. Quelques allusions sont cependant parfois moins limpides. Comme le curieux Quincampoix, associé généralement à des moulins : « Il sonne comme un défi, souligne Roger Brunet, mais quel défi ? Il viendrait de “cui qu’en poïst”, expression ironique et de sens discuté, pour les uns “quoi qu’il vous en pèse” (même si cela vous gêne), voire laborieusement “quoi qu’il en écrase” pour tel autre, sinon “qui qu’en rie” (riez si vous voulez, j’existe…). »

    Dans la série pittoresque, on se délecte de Pampérigouste, près d’Uzès, dans le Gard, qui a pu inspirer à Rabelais son Papeligosse, « pays libre où l’on peut même se gausser du pape », selon l’étymologie (fantaisiste) de l’écrivain.

    Et puisqu’on saute allégrement de Proust à Rabelais, notons que le lieu de naissance de l’auteur de Gargantua, La Devinière, près de Chinon (Indre-et-Loire), vient directement de « devin ». La magie a inspiré aussi un Trou de la Sibylle à Panzoult, une cavité troglodyte que « l’IGN préfère nommer Grotte de la Sibylle »…

    On ne connaît pas l’origine de Chinon, mais les villages célébrés par Rabelais – certains engagés dans les fameuses guerres picrocholines –, comme Lerné, Seuilly, Cinais, Ligré, La Roche-Clermault, l’Ile-Bouchard, viennent tous de noms de personnes. Si les patronymes d’habitants ont eu une forte influence dans l’attribution des noms de lieux, « la recherche a réévalué à la hausse la part des noms communs », souligne l’au­teur. Redoutable effet circulaire : les noms de personnes ont parfois été construits autour du nom de leur résidence…

    BÉNODET
    La commune est bien au bord d’une rivière, l’Odet, comme le savait Proust (ben a en breton le sens d’embouchure) et nous rappelle que le paysage se lit dans la toponymie : les lits et les berges, les gorges et les ravins, les fontaines et les sources inspirent fréquemment les appellations géographiques. Les bourbiers et les marécages, aussi. Le long de la Seine, Villequier, où s’est noyée Léopoldine, la fille de Victor Hugo, signifie le marais des saules. « La Normandie doit à l’apport viking une série de quier ou cher qui semblent aussi désigner des marais, bien que certains commentateurs y voient éventuellement des broussailles, ce qui n’est pas incompatible. »

    TEMPS PERDU
    L’expression a plusieurs dizaines d’occurrences. N’y voir aucun hommage à l’auteur de La Recherche. Il s’agirait de « terre pauvre qui ne vaut pas la peine de s’y échiner ».

    Extrait de « Trésor du terroir »
    « Côté brillant, l’argent et l’or ont eu leurs dérivés : directement par des mines comme les nombreux Argentière, ou Argentine (73), Argentières à Aulus (09), ou indirectement par métaphore : ainsi semble-t-il d’Argenteuil selon le brillant gypse local, Argentan, Argentat, Argenton où la brillance serait celle de la rivière selon P-H Billy, et encore Argentorate, ancien nom de Strasbourg où rate désigne un fort, comme à Argentré (53). Du côté de l’or, on peut relever une dizaine de Mont d’Or et Monte d’Oro, deux Puy d’Or, sept Val d’Or. Dauzat cite Orival, Orvault, Orvaux, Vallauris, Uriage (Auriage au XIe siècle), Airvault (Aurea vallis en 971) ; mais la plupart des noms en aure viennent du vent, ce qui d’ailleurs pourrait s’appliquer à Airvault, qui fut aussi écrite Ayrevau. »
    Trésor du terroir, page 181

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