Fernando Pessoa

Un jour peut-être on comprendra que j’ai accompli, comme nul autre, mon devoir – de naissance dirai-je – d’interprète d’une bonne part de notre siècle ; et quand on le comprendra, on écrira qu’à mon époque j’ai été incompris. […] Et celui qui écrira tout cela péchera, à l’époque où il écrira, par incompréhension envers mon homologue de cette époque future, tout comme ceux qui m’entourent aujourd’hui. Car les hommes n’apprennent jamais qu’à l’usage de leurs ancêtres, déjà morts. Nous ne savons enseigner qu’aux morts les vraies règles de la vie…

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1 Response to Fernando Pessoa

  1. shinichi says:

    « Le Livre de l’intranquillité », de Fernando Pessoa : tant de poètes en un
    Par Hector Bianciotti
    Le 29 avril 1988 à 00h00Mis à jour le 21 juin 2019 à 13h58

    A sa mort, en 1935, l’écrivain portugais laissait en désordre la matière d’un livre, l’une des clés de son œuvre et peut-être du siècle. Recomposée par ses éditeurs, elle est à lire du début à la fin, ou au hasard de son feuilletage. Cet article est paru dans « Le Monde » le 29 avril 1988.

    A la veille de la première guerre mondiale, lorsqu’il commençait d’écrire par fragments ce Livre de l’intranquillité, dont les derniers feuillets seraient rédigés peu de temps avant sa mort, Fernando Pessoa avait vingt-cinq ans. En fait, ce livre, il ne le composa jamais. Aussi, l’éditeur français, de même que précédemment l’italien, a-t-il ordonné ces nombreuses pages éparses de façon quelque peu différente de l’édition portugaise, laquelle date de 1982 seulement, et pratiqué certaines coupures afin de limiter les répétitions.

    Il ne serait pas opportun pour le moment de juger de la pertinence d’une telle démarche, ni de s’en plaindre comme à la parution des Cahiers de Valéry dans « La Pléiade », Maurice Blanchot, qui regrettait le classement par thème, ce qui, selon lui, empêchait de suivre au jour le jour les bonds, les caprices et les détours de la pensée de celui qui travaillait « entre la lampe et le soleil ».

    CERTAINES TOURNURES ET QUELQUES NÉOLOGISMES RISQUENT DE FAIRE SURSAUTER LE LECTEUR, VOIRE DE L’ARRÊTER TOUT NET.
    Au moment où l’on dispose enfin en français de l’un de ces ouvrages de la littérature de notre temps que l’on peut dire essentiels, on n’a qu’une envie, et c’est de dire au lecteur, comme Larbaud dans l’introduction d’Allen :« Et maintenant vous ouvrez la porte, vous tournez la page et vous entrez au beau milieu d’une phrase. » Au demeurant, on ne saurait trop lui conseiller de renvoyer en fin de volume, après même la subtile postface d’Antonio Tabucchi, traducteur de Pessoa en italien, préface, note et autres avertissements destinés surtout à justifier les audaces d’une traduction fort belle, mais dont certaines tournures et quelques néologismes risquent de faire sursauter le lecteur, voire de l’arrêter tout net. Pas de commentaire avant que la lecture ait eu lieu. Quand il s’apprête à écouter les derniers quatuors de Beethoven, un gentleman ne lit pas le programme.

    Le thème du Livre de l’intranquillité, qui obsède l’époque, [le poète] Novalis l’énonçait déjà en ces termes : « Le problème suprême de la culture est d’arriver à dominer son “moi”transcendantal, d’être le moi de son propre moi. » Parmi les contemporains du Portugais, trois autres écrivains de génie ont traité avec honneur, et peut-être épuisé, cette idée fuyante comme du mercure : Pirandello, Valéry et Borges. Soit dit par parenthèse, on croirait que « quelqu’un » nous fait un clin d’œil à propos de ce dernier, quand on lit sous la plume de Pessoa : « … contre le haut bureau de Borges où je suis allé chercher le buvard que, tout à l’heure, je lui ai prêté… »

    Pour ce qui est de Pirandello, qu’il suffise de citer rien que le titre de son dernier roman, Un, personne et cent mille, qui résume son inspiration, où le Sicilien dit que le moi n’est un que dans l’instant fugitif, et qu’il ne serait pas s’il ne pouvait pas être un autre. A quoi Valéry répond, dans ses Cahiers : « C’est ce que je porte en moi d’inconnu à moi-même qui me fait moi », et qu’il a des moi plus moi que d’autres. Quant à [Borges] l’Argentin, le thème de l’identité, on le trouve en filigrane pour ainsi dire à chaque page de son œuvre, si toutefois il omet en général, avec élégance, ce mot fatigué, ce moi irrémédiablement entaché de psychanalyse.

    Devenir à lui seul toute une littérature
    Pessoa, qui vit dans la réelle, maladive inquiétude de se sentir plusieurs à lui tout seul, n’arrivant pas à établir des rapports avec la réalité à cause de cette prolifération en lui de « lui-même » – et qui s’est jeté, dans son adolescence, le défi de devenir à lui seul toute une littérature –, Pessoa, donc, s’en est sorti en inventant non pas simplement des personnages divers de poètes, mais, comme l’observe Octavio Paz, en devenant un créateur d’œuvres de poètes, chacun doté d’une voix tout à fait personnelle.

    Qu’il ait réussi, entre bien d’autres, les poèmes d’un sage voulant atteindre à l’unité de l’être et à la plénitude du présent (Alberto Caeiro) ; ceux d’un formaliste dont l’œuvre procède d’Horace et des Stoïques (Ricardo Reiss) ; ceux d’un futuriste ressemblant plus à Whitman qu’à Marinetti (Alvaro de Campos), constitue, certes, une sorte de miracle. Mais ce prodige ne doit pas nous éblouir, car nous risquerions de le réduire à une prouesse sportive. Dans l’exercice de la diversité, Pessoa a, bien entendu, mis son immense talent, mais une sorte de génie en lui dépassait l’artiste virtuose.

    EN FAMILIER DE POE ET DE WILDE, RIEN EN CE MONDE N’ÉMOUVAIT PESSOA QUI NE FÛT PASSÉ AU TAMIS DE LA LITTÉRATURE – DONT LA PRATIQUE, AU DEMEURANT, ÉTAIT SA PASSION EXCLUSIVE.
    A propos des grands créateurs, de Shakespeare, de Léonard, Pessoa dit qu’ils sont des préfigurations de quelque chose de plus grand que l’homme, qu’ils restent inaccomplis, à la frontière : « Ils échouent, non parce qu’ils auraient pu faire mieux, mais parce qu’ils ont fait mieux. Ils se sont surpassés et perdus ». On pourrait en dire autant de lui. Et si l’on sait que, en familier de Poe et de Wilde, rien en ce monde n’émouvait Pessoa qui ne fût passé au tamis de la littérature – dont la pratique, au demeurant, était sa passion exclusive – on peut entrevoir déjà son génie dans son attitude à l’égard de ses écrits : quelques poèmes de jeunesse en anglais et un autre en portugais exceptés, ainsi que des publications en revues, les milliers de pages qu’il avait noircies obéissant à une inéluctable nécessité, on les trouvera, à sa mort, entassées dans une malle.

    Non par indifférence, mais, d’une part, parce que l’important avait été pour lui de faire son œuvre, et non de la publier ; et de l’autre, parce que, sans doute, il répondait à la secrète volonté que son destin fût exemplaire : pour que nous nous apercevions que, sa vie durant, il avait exercé le métier de penser et qu’il l’avait exercé contre vents et marées, contre la pauvreté, contre sa propre difficulté à aimer d’amour autrui, et aussi bien pour lui que pour nous tous, pour l’honneur de l’homme.

    Poètes hétéronymes
    On songe à Socrate sur son lit de mort, renvoyant sa femme et l’ami qui pleurent, parce qu’il voulait continuer d’échanger des idées avec ses disciples, discuter encore, réfléchir. On pense aussi, en lisant ce livre où s’absorbent tous les visages de Pessoa, tous ses hétéronymes, à cet apologue de Borges dans lequel Shakespeare, se sachant en présence de Dieu, s’exclame : « Moi qui ai été tellement d’hommes en vain, je désire en être un seul qui soit moi » pour entendre, du fond d’un gouffre, cette réponse : « Moi non plus, je ne suis pas, j’ai rêvé mon monde comme tu as rêvé ton œuvre, William Shakespeare, et parmi les apparences de mon rêve il y a toi qui, comme moi, es multiple, et, comme moi, personne. »

    « LES HOMMES N’APPRENNENT JAMAIS QU’À L’USAGE DE LEURS ANCÊTRES, DÉJÀ MORTS. NOUS NE SAVONS ENSEIGNER QU’AUX MORTS LES VRAIES RÈGLES DE LA VIE. »
    Nous ignorons les mots que Pessoa, dans la même occasion, a pu échanger avec son Créateur. Mais en lisant ce livre qui est la clé et le chiffre de son œuvre, nous devinons ce que, avec stupeur, avec nostalgie, avec frayeur, il dut ressentir vers la fin de sa vie, quand il comprit qu’il s’amenuisait à l’intérieur de ce vêtement, son corps, qu’il avait porté pendant quarante-sept ans : il sentit qu’il allait cesser de penser.

    C’est là même, en cet instant de froid, de solitude absolue, que nous devons entrer en contact avec Pessoa, si nous voulons saisir, au-delà de ses éblouissantes inventions, toute sa grandeur. C’est à partir de ce Livre de l’intranquillité, qu’il n’acheva pas, car le temps en personne y travaillait de concert, que nous devons commencer ou recommencer à le lire.

    En ouvrant le volume au hasard, en le refermant, mais pour y revenir, tout en ayant soin de ne rien négliger, et surtout pas ce paragraphe révélateur où l’ironie le dispute à la mélancolie : « Un jour peut-être on comprendra que j’ai accompli, comme nul autre, mon devoir – de naissance dirai-je – d’interprète d’une bonne part de notre siècle ; et quand on le comprendra, on écrira qu’à mon époque j’ai été incompris. […] Et celui qui écrira tout cela péchera, à l’époque où il écrira, par incompréhension envers mon homologue de cette époque future, tout comme ceux qui m’entourent aujourd’hui. Car les hommes n’apprennent jamais qu’à l’usage de leurs ancêtres, déjà morts. Nous ne savons enseigner qu’aux morts les vraies règles de la vie… »

    Le Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa (1982). Première édition française: éd. Christian Bourgois, traduit du portugais par Françoise Laye (1988). Rééd. Christian Bourgois (2011, 610 p., 27 €).

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