2 thoughts on “Clara Georges

  1. shinichi Post author

    Rond-point, le sens de la route

    par Clara Georges

    photo: Rond-point à Villeurbanne (Rhône)

    http://www.lemonde.fr/m-perso/article/2016/08/29/rond-point-le-sens-de-la-route_4989387_4497916.html

    Il porte en lui la promesse d’une ponctuation nouvelle. Rond. Point. Et c’est exactement cela. Echapper à l’angoissante ligne droite bordée de platanes, ponctuer la route comme nous rythmerions une phrase ; ne pas risquer la continuité, divertir, interrompre. Tiens, une notification Twitter. Tiens, un nouveau mail. Tiens, voilà un rond-point. Le « carrefour giratoire » (selon la terminologie officielle) comme manœuvre de diversion face au grand vide intérieur.

    Bien sûr, à l’origine, fin XIXe, son ambition est plus prosaïque, au ras du bitume même : il s’agit de résoudre la question du carrefour. Mais quelle question, au juste : celle des embouteillages, des risques d’accident, de la priorité ? Ou bien la question que l’on doit poser d’un regard à l’automobiliste d’en face : « T’y vas ou j’y vais ? »

    Exercice naturel, par exemple, au Royaume-Uni, où un signe de main, un appel de phares, un hochement de tête ou un sourire suffisent. Nettement moins naturel pour nous autres Français, si l’on en croit le succès exponentiel des giratoires (environ 30 000, plus que tout autre pays au monde, selon une enquête du Parisien, en 2013). Le rond-point comme évitement de l’interaction. L’enfer, c’est les « autromobilistes ».

    Tourner autour du pot

    Pourtant, la priorité à droite, autre passion française, a failli avoir raison de cette invention franco-américaine. Les voitures s’empilaient dans le cercle en attendant que les autres fassent leur entrée. Heureusement, en 1966, les Anglais – qui d’autre ! – ont eu l’idée d’inventer une fantaisie routière au nom quasi poétique : la priorité à l’anneau (qu’est-ce que cela peut bien donner en VO ? The ring shall overcome ? God save the ring ? Law of the ring ?).

    Notre French flair a tout de suite humé la possibilité de créer une nouvelle exception à la règle : priorité à l’anneau, cela veut dire, sur les routes françaises, priorité à gauche. Ce qui fait du rond-point l’équivalent routier du COD antéposé. Le rond-point comme outil de complexification volontaire de nos vies.

    Reste le plus important. Le cœur, c’est-à-dire le terre-plein central et son édicule. Oui, son édicule, Opinel géant ou bonsaï aux hormones, fusée de Tintin ou oiseau en métal. Un lieu où nul ne se rend jamais (un jardinier municipal à l’occasion), et qui n’existe que pour être contourné. Un maire farceur y a ainsi fait édifier un pot, histoire que l’on tourne autour.

    La dimension existentielle de l’édicule fait même l’objet d’un rapport incroyable, « Des micro-paysages ambigus : les ronds-points, recherche exploratoire » (Laboratoire sculpture-urbaine, 2006, sur le site du ministère de la culture). Les auteurs ont interrogé des architectes ou des élus municipaux sur « leurs » édicules. « Une vitrine de la ville », « un piédestal », « un miroir », « un machin », leur a-t-on répondu. A l’image de notre société, lit-on, ces petits lieux vacants, que nous nous faisons un devoir de remplir (à grands frais), nous renvoient à notre solitude face aux grandes questions : « Quel est le sens de l’existence en communauté ? Quel est le sens de la mort ? », s’interrogent les auteurs. Qu’est-ce, donc, que quelques centaines de milliers d’euros s’ils nous offrent le sens de la vie (et de la circulation) ?

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