Un amour de Mille-Ans (Akira Mizubayashi)

… Isolé de la réalité environnante, il avait eu le sentiment de goûter une saveur secrète, d’ouvrir la porte d’une chambre luxueuse qui ne lui était pas destinée. …

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  1. shinichi Post author

    SINFONIA

    Le père de Sen-nen, un soir de sa vieillesse avancée, avait dit à sa femme beaucoup plus jeune que lui : « Puisque nous sommes tous mortels et que je dois mourir un jour, j’aimerais mourir le lendemain de ta mort. » Il savait que la probabilité d’une telle situation était faible. Mais ces mots l’obsédaient. Il se les répétait, inquiet de laisser sa femme seule, après sa mort, dans une existence matériellement difficile.

    Beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts depuis ce moment-là. Le père de Sen-nen n’était plus de ce monde. On l’avait trouvé mort un matin sur son lit d’hôpital à Tokyo. Sa mère, quelques années plus tard, l’avait rejoint après une période de démence sénile qui avait assombri la fin de sa vie et celle de son entourage. Sen-nen se souvenait toutefois du faible sourire de sa mère lorsqu’elle évoquait en les embellissant certains pans de sa vie conjugale dans ses rares moments de lucidité. Il se demandait souvent si, à l’heure suprême, les pensées de son père s’étaient tournées vers sa femme, et inversement. Ou chacun ne voyait-il que sa propre mort ?

    Sen-nen avait vieilli à son tour. Son visage se marbrait de taches, la calvitie grignotait du terrain sur son crâne. Il comprenait maintenant autrement la phrase murmurée des années auparavant par son père, et pressentait avec effroi moins sa propre disparition que l’impossibilité de survivre à celle de sa femme. Comment pourrait-il continuer à vivre sans sentir les battements du cœur de Mathilde ni la chaleur de son corps contre le sien ?

    L’amour se mesure à l’intensité et à la durée de la douleur provoquée par la disparition de l’être aimé. C’est la peur de ne plus pouvoir assumer la vie seul. Sen-nen vivait, maintenant, dans cette inquiétude sourde et lancinante. Mathilde était atteinte d’une maladie difficile à soigner et il était dès lors conscient que la vie de sa femme avait une fin et que cette fin n’était pas si lointaine que cela. Il vivait dans la terreur secrète d’un gouffre béant.

    Comment s’accoutumer à l’absence scandaleuse de l’être aimé, comment apprivoiser son ombre, son fantôme qui erre dans le flux et le reflux des souvenirs sans cesse renaissants ? Il avait peur. Qu’est-ce qui pourrait suppléer au désert qui s’étend dans le cœur, à l’affliction qui ronge l’esprit ? Serait-ce la musique ?

    Une scène de Tous les matins du monde d’Alain Corneau lui revenait. Sainte-Colombe, un maître incontesté de l’art de la viole, ne se console pas de la mort prématurée de son épouse. Les années passent. En s’éloignant de la Cour, en s’isolant du monde, il s’exerce dans son humble cabane jusqu’à quinze heures par jour. Il y joue son Tombeau des regrets qu’il a composé à l’occasion du deuil. Au son des sept cordes de l’instrument, sa femme revient alors jusqu’à lui. Folie ou vérité, la vision de Madame de Sainte-Colombe rappelée du royaume des morts par la douleur de la musique procure du bonheur au violiste, qui dès lors s’absorbe toujours davantage dans la musique loin des rumeurs de la ville et de la Cour. L’art résiste à la mort.

    Le matin, la musique accompagnait Sen-nen dans le passage angoissant de la nuit au jour. Le soir venu, elle l’aidait à accepter le monde du sommeil. Pas un jour ne passait sans qu’il ne s’immergeât dans les eaux profondes de la musique s’élevant de la nuit précédente. Pas une nuit ne s’achevait sans qu’il ne se laissât séduire par la clarté printanière de la musique surgissant de son rêve éveillé de la veille. Souvent il se voyait debout sur un tapis volant et atterrissait doucement sur un immense disque 78 tours tournant à toute vitesse, tandis qu’il entendait les majestueux et ténébreux accords en ré majeur du premier mouvement du Concerto pour violon de Beethoven. Chaque fois, il était bouleversé ; chaque fois, il se réveillait en sanglotant comme un enfant.

    Un jour d’automne, Sen-nen reçut un email de la part d’une personne qu’il avait connue pendant une très brève période de sa jeunesse. C’était un assez long message. Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi… Une ancienne connaissance lui apprenait la reprise des Noces de Figaro qui avaient été, jadis, la raison de leur rencontre.

    Quelques jours plus tard, empruntant un couloir de la station de métro Montparnasse, il vit une grande affiche qui annonçait les représentations des Noces de Figaro dans la mise en scène évoquée par cette personne. Il remarqua son nom dans un coin. Elle avait collaboré à la réactualisation de la mise en scène.

    Sen-nen avait découvert précocement la puissance prodigieuse de la voix humaine. Pour lui, elle était un instrument de musique à part entière. Dès l’adolescence il s’était persuadé que les mots parlés étaient des baudruches, ils étaient vides et désincarnés. Le chant, en revanche, leur donnait une force propre, il compensait la faiblesse du langage.

    À treize ans, il fut subjugué par des cantatrices italiennes à la télévision. Elles étaient venues à Tokyo interpréter quelques œuvres majeures du répertoire lyrique italien. Deux ou trois mois plus tôt, son grand frère, qui pratiquait l’opéra au lycée, avait apporté des disques à la maison. Sen-nen avait découvert des airs célèbres chantés par de grands ténors comme Mario del Monaco, Beniamino Gigli, Ferruccio Tagliavini, Jussi Björling… Un soir, à une heure tardive de la nuit — c’était pendant les vacances scolaires d’hiver autour du 1er janvier, un des moments les plus festifs —, enfoncé dans un grand fauteuil, il avait regardé, fasciné, une retransmission de Tosca. Le petit écran du téléviseur dans un coffrage volumineux lui avait rappelé la tête d’un personnage de manga fantastique. L’adolescent s’était senti happé par les mots italiens qu’il ne comprenait pas ; il était entré dans le foisonnement voluptueux de la musique lisse, épaisse, veloutée. Sous la couverture qui le protégeait du froid, il était resté immobile comme un chien couché qui rêve. Isolé de la réalité environnante, il avait eu le sentiment de goûter une saveur secrète, d’ouvrir la porte d’une chambre luxueuse qui ne lui était pas destinée. Tandis que se mêlaient la voix du ténor et celle de la belle soprane dans sa robe décolletée d’un rouge écarlate qui faisait miroiter le creux de ses seins, il avait senti son pénis se durcir.

    Sen-nen ressentit une envie irrépressible d’assister à la reprise de son opéra préféré. Quelque chose d’obscur et de puissant montait en lui.

    Depuis longtemps, il n’allait plus à l’opéra, ni dans les musées. La maladie de Mathilde les avait coupés du monde. Les gens, excepté deux ou trois vieux amis, s’étaient peu à peu éloignés d’eux. Ils s’étaient retrouvés pratiquement seuls, à l’écart des agitations urbaines, dans une solitude sereine. En dehors d’une promenade quotidienne qu’il s’imposait matin et soir en compagnie de Blanca, leur chienne golden retriever, il ne sortait que rarement ; son rayon d’action se limitait à quelques magasins de proximité où il avait le plaisir de converser avec les commerçants. Rester des heures entières auprès de sa femme ne lui pesait pas, bien au contraire. L’idée même de prendre du plaisir sans elle n’avait pas de sens. Il n’avait conservé, comme activités solitaires, que la lecture et l’écoute de la musique. Lorsqu’il tombait sur des pages qu’il trouvait admirables, il les lisait à voix haute pour Mathilde. Régulièrement, il s’exilait dans quelque œuvre du répertoire lyrique ; la musique de chambre pouvait le mettre au bord des larmes ; et lorsque Mathilde résistait à l’effet soporifique des médicaments, il lui faisait partager son émotion. La musique devenait alors pour eux comme une prière sans paroles, l’occasion d’un silencieux échange de sourires et de soupirs d’émerveillement.

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